Denise Bombardier : Le Canada: pays ou village?

Written by  //  September 29, 2009  //  Canada, Foreign Policy, Public Policy  //  No comments

Le Devoir
Édition samedi et dimanche septembre 26-27

Alors que les chefs d’état et de gouvernement écoutaient cette semaine le président des États-Unis à la tribune de l’ONU, Stephen Harper rencontrait, visiblement ravi, le maire de New York. Doit-on rappeler au premier ministre du Canada qu’il ne dirige pas une ville, mais un pays, et que sa fonction exige qu’il fréquente les tribunes internationales et les organismes dont le Canada est membre avant de discourir avec un élu local, tout maire de New York soit-il?

De plus, pour justifier son départ précipité de New York après un dîner pris en compagnie des chefs d’état à l’invitation du secrétaire général de l’ONU afin d’inaugurer un centre d’innovation Tim Hortons en Ontario, Stephen Harper a déclaré qu’il devait s’occuper, lui, de l’économie canadienne. Tout le monde sait, bien évidemment, que le Canada vit en autarcie et que les autres chefs d’état et de gouvernement qui se sont déplacés pour être présents à l’Assemblée générale de l’ONU, Nicolas Sarkozy en tête, n’ont pas d’autres chats à fouetter que d’être à New York aux Nations unies.

Ce choix, choquant à bien des égards, donne la dimension de Stephen Harper. Le Canada est une puissance moyenne dont la politique étrangère a été menée à travers l’histoire avec compétence et vision. Il faut avoir voyagé à travers le monde pour se rendre compte qu’il existe un capital de respect, voire d’admiration, pour notre façon d’aborder le monde. Pierre Elliott Trudeau, en son temps, a fasciné la planète et élaboré une politique étrangère originale. Brian Mulroney a instauré le libre-échange et mené un combat farouche pour l’abolition de l’apartheid, affrontant même de façon spectaculaire la Dame de fer, Margaret Thatcher, alors première ministre de la Grande-Bretagne.

François Mitterrand, le socialiste, avait de l’affection pour l’homme et une admiration pour son courage en matière de relations internationales. Comment va mon ami Brian? — il prononçait brillant — me demandait-il chaque fois qu’il me recevait à l’Élysée. Quant à Jean Chrétien, il commandait le respect grâce à sa détermination à prendre ses distances par rapport aux États-Unis, grâce aussi à sa politique d’aide internationale et à son incroyable flair politique.

C’est un euphémisme de dire que Stephen Harper ne semble pas avoir d’attirance particulière pour la politique étrangère. Sa vision dichotomique du monde repose à la fois sur son idéologie et son manque d’expérience hors du Canada, difficile à dissocier totalement de l’incompétence. Il en va de même pour des ministres qu’il a nommés aux Affaires étrangères. Il ne faut pas avoir une haute idée de la diplomatie pour avoir nommé Maxime Bernier comme chef de la diplomatie canadienne. M. Bernier fut un fonctionnaire québécois sans doute compétent, mais il n’avait aucune des qualités nécessaires pour mener à bien la politique étrangère du Canada. L’oubli de ses dossiers, cet acte manqué, dirait Freud, en fait foi.

Dans les vieux pays d’Europe, il ne viendrait à l’idée d’aucun dirigeant de confier les Affaires étrangères à des débutants et des néophytes. On y retrouve, la plupart du temps, des personnalités ayant une ouverture sur le monde, des gens qui ont voyagé, qui connaissent les cultures, les moeurs et la complexité des relations diplomatiques. Tous ne sont pas des parangons de vertu, mais la plupart possèdent une connaissance des dossiers planétaires et des us et coutumes de leurs nombreux interlocuteurs.

Le Canada a réussi à développer une expertise mondiale dans ses relations avec les différents pays. Les chefs de gouvernement qui se sont succédé à Ottawa depuis les années 1960 ont vite appris, s’ils ne le savaient déjà, que les relations entre le Canada et les pays de la Terre revêtent une importance considérable, même si on ne gagne pas d’élections sur ce thème. Stephen Harper semble faire preuve d’une absence d’intérêt pour tout ce qui n’est pas Canadian.

On pourrait sans exagérer affirmer que l’homme est un provincial et que la fonction de premier ministre du pays n’a pas réussi à lui élargir l’esprit. Peu importe ce que l’on pense de la politique chinoise. Des détails sont parfois révélateurs. À Londres, en avril dernier, lors du G20, il a fait attendre tous les chefs d’état ou de gouvernement au moment de prendre la photo officielle. On l’a cru sous l’emprise d’un besoin naturel et tout le monde s’est esclaffé. Mais en juillet, lors du G8 de L’Aquila, en Italie, rebelote. Au point où, Obama en tête, les dirigeants ont scandé “Harper, Harper!” en l’attendant.

Il faut faire preuve d’aveuglement pour refuser de reconnaitre le rôle modérateur du Canada sur le plan international. En ce sens, le premier ministre Harper rompt avec une tradition qui a perdu, peu importe le parti au pouvoir. La politique menée par Stephen Harper est conservatrice. On peut s’y opposer, vivement, la dénoncer avec indignation ou la partager. Mais son comportement personnel qui bouscule les usages, les règles de politesse, renvoie de lui l’image d’un homme étriqué, mal à l’aise sur la scène, qui n’est pas à la hauteur de sa fonction et du pays qu’il gouverne.

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