Prévenir les génocides, est-ce possible?

20 octobre 2007
LE SOLEIL – RÉFLEXION
Prévenir les génocides, est-ce possible?
Angéline Fournier, Médiateur, consultante et formatrice en médiation, prévention et résolution des conflits

Une photo s’affiche sur le grand écran. Dans la salle silencieuse, des experts venus du monde entier se sont réunis pour la Conférence globale sur la prévention du génocide, organisée par l’Université McGill.
Sur l’écran, une grande famille heureuse pose pour l’objectif. Ils sont 15 ou 20 : des frères, des sœurs, des beaux-frères, des belles-sœurs, des parents, des enfants, des oncles, des tantes. C’est la famille d’Ester. Elle est d’ailleurs sur cette photo avec son mari et ses deux filles. Sa voix s’élève en tremblant : «Vous voyez les personnes sur cette photo? il ne reste plus que moi et mes deux filles. Toutes les autres ont été tuées».
L’émotion est à son comble, palpable. Ester est une rescapée tutsi des massacres du génocides rwandais qui, en 1994, a fait 800 000 morts. Elle a vu des hommes, des femmes, des enfants massacrés sous ses yeux. Elle a vu l’armée française et l’armée belge évacuer les leurs en plein génocide. «Ils ont évacué tous leurs ressortissants, même leurs chiens et leurs chats. Nous, nous sommes restés là. Pourquoi? Notre vie, la vie de mes enfants ne valait-elle pas plus que la vie d’un chien ou d’un chat?»
Voilà ! Le couvert est mis pour cette conférence hors norme, qui a rassemblé des spécialistes, des activistes, des intellectuels, des représentants d’ONG, et des Nations unies, des personnes, toutes convaincues qu’un génocide à l’autre bout du monde n’est pas inévitable. Car derrière les statistiques, il y a une réalité humaine horrifiante : la mort et la torture de centaines de milliers d’innocents, hommes, femmes, enfants au nom d’une idéologie. Et cette réalité humaine mérite que nous nous mobilisions pour trouver des solutions.
Pas un désastre naturel
Comme le dit le Pr Akhavan, président de cette conférence : «un génocide n’est pas un désastre naturel. Ni un tremblement de terre. Ni un tsunami. Ce n’est pas non plus une manifestation spontanée d’une haine primitive ou un choc de civilisation inévitable et irréversible. C’est un choix politique conscient, un désastre créé par l’être humain, dont les instigateurs sont des chefs sans scrupule, qui utilisent la violence de masse comme un instrument de pouvoir. Et comme tel c’est un phénomène que l’on peut prévenir…».
Ce sujet est brûlant d’actualité car nous assistons, cette fois-ci en direct, à un autre génocide, au Darfour. Depuis 1993, environ 350 000 civils assassinés par des miliciens djandjawids, recrutés formés et armés par le gouvernement du Soudan, ont été ainsi victimes de la politique de «purification ethnique» contre les populations appartenant au même groupe ethnique que les rebelles.
À cela s’ajoute 2,5 millions de réfugiés, déplacés et parqués dans des camps qui vivent dans des conditions humanitaires dramatiques et dépendent à 100% de l’aide humanitaire internationale. Et paradoxe effrayant : celui qui est en charge de l’administration de ces camps pour le gouvernement soudanais, Ahmed Haroun, ex-ministre de l’Intérieur du Soudan, est celui-là même que la Cour pénale internationale accuse aujourd’hui, avec son complice Ali Kosheib, un des chefs des milices djandjawids, de 51 chefs de crime contre l’humanité et crimes de guerre et contre lequel un mandat d’arrêt international Interpol a été émis. Consciente du désastre, la communauté internationale cherche avec plus ou moins de succès à coordonner son action.
Ce génocide est en fait l’un des derniers d’une longue liste de massacres qui a fait dire du XXe siècle qu’il était le siècle des génocides : arméniens, juifs, cambodgiens, biafrais, ethiopiens, bosniaques, des millions de morts, des civils, tous victimes de politiques de «purification ethnique».
Ne pas baisser les
Faut-il baisser les bras ou y a t il quelque chose à faire? La réponse est complexe : oui il y a quelque chose à faire car avec la globalisation de l’information nous assistons maintenant en temps réel à ces massacres. Il devient désormais impossible de feindre l’ignorance. Au Rwanda nous savions. Au Darfour nous savons. Un massacre en Birmanie est notre problème. On peut donc dire qu’en 2007 la paix et la sécurité dans le monde nous concerne tous et que, par là même, nous faisons tous partie de la solution.
Certes la solution n’est pas simple et sa complexité est à l’image de l’ampleur du problème. Car le génocide n’est que la pointe visible de l’iceberg. Il prend racine dans une multitude de facteurs historiques : préjugés ethno-religieux et raciaux, guerres, pauvreté endémique, conquête territoriale, idée que l’autre est une menace et que le tuer est un moyen de défense. Et puis apparaissent sur la scène politique locale quelques chefs charismatiques qui galvanisent la haine raciale et utilisent le massacre comme arme de destruction massive. À cela s’ajoute souvent l’attitude permissive de grandes puissances qui ont des intérêts politico-économiques dans ces pays. Ainsi lorsqu’un génocide explose il n’est bien souvent que la manifestation visible de problèmes imprimés dans le tissus d’une société.
Que faire?
Que pouvons-nous faire si, comme l’affirme le Pr Bauer, historien de l’holocauste, l’humain est un «prédateur territorial», le seul être vivant sur terre à tuer massivement les siens sous prétexte de survie?
À problème global solution globale : considérons un instant que la solution est un immense puzzle. Il n’y a plus dès lors «une» solution mais «des» solutions. Et là l’horizon s’éclaircit. La prévention est, en ce sens, la pierre angulaire de la paix et de la sécurité dans le monde : la lutte contre la pauvreté, l’alphabétisation des masses — et pas seulement des élites —, la détection de signes avant-coureurs : discours haineux, radios d’États utilisées pour propager ces discours, marginalisation d’une ethnie.
C’est là que de nombreux acteurs jouent un rôle fondamental. Les organisations internationales, les organismes d’aide humanitaire, les organismes de droit de l’homme (Amnistie internationale, Human Rights Watch), les groupes de formation en résolution de conflit, les organismes de surveillance, les activistes qui dénoncent, les médias qui dévoilent, les gouvernements qui agissent avant qu’il ne soit trop tard et les entreprises internationales qui développent une éthique commerciale dans les pays à risques, sont autant d’acteurs clés, qui, contrairement à l’idée communément admise, contribuent de manière décisive à la sécurité des populations.
Dénoncer, dévoiler, dire, agir, éduquer : les gouvernements ont besoin, pour agir, de la légitimité que leur confère la société civile, acteur incontournable de ces drames.
À cela s’ajoute les outils spécifiques dont se sont dotés les Nations unies et la communauté internationale: la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide signée par l’ONU le 9 décembre 1948,; la Cour pénale internationale dont le mandat est de poursuivre les criminels de guerre; le développement, depuis 2001, du concept de R2P (Responsabilité to Protect qui prend sa source dans l’article 24 de la Charte de Nations unies et les divers traités et conventions internationales pour la protection des droits de l’homme) : c’est la responsabilité qui incombe à la communauté internationale de protéger une population sérieusement menacée, lorsque l’État dans lequel se produit les exactions ne fait rien pour en assurer la protection. Certains demandent aussi l’instauration d’une force permanente de maintien de la paix auprès des Nations unies.
Impunité
Les experts s’accordent à dire que le domaine de la prévention est à développer et à renforcer, l’objectif étant de s’assurer que les génocides ne soient plus la norme mais l’exception.
Prenons l’exemple de l’impunité dont jouissent souvent les auteurs de massacres et qui les encourage à poursuivre leurs exactions. Profitant de la tribune de la Conférence globale sur le génocide, Luis-Moreno Ocampo, procureur en chef de la Cour pénale internationale, a réitéré sa demande concernant le génocide au Darfour. «La communauté internationale doit se mobiliser pour aider à liver Ahmed Haroun, ex-ministre de l’Intérieur du Soudan, et Ali Kosheib, un des chefs des milices djandjawids, soupçonnés d’avoir commis des crimes contre la population civile au Darfour» plaide-t-il, convaincu qu’en faisant cela on mettra un frein évident aux massacres des populations civiles car, ajoute-t-il : «il est temps de casser le système, de changer les comportements, de briser l’impunité».
Le développement d’une culture de la prévention faite d’éducation, de développement, d’interventions ciblées de la part de la communauté internationale, de responsabilisation pénale, d’information, de responsabilisation des entreprises et des gouvernements, nécessite un changement complet de mentalité . La mesure du succès de ces actions étant non pas un résultat tangible mais un résultat intangible: un génocide qui a été évité, des massacres qui n’auront pas lieu.

Le spectre du Rwanda

Nous nous accordons tous pour dire que nous avons failli au Rwanda. Le spectre d’un échec se dessine au Darfour, illustration vivante qu’un génocide en marche est difficile à arrêter. Les forces de l’Union africaine, mal équipées et mal entraînées, s’avèrent inefficaces, la mise en place d’une mission décidée par les Nations unies en juillet 2007 tarde à s’organiser, les organismes humanitaires s’assurent de maintenir une certaine forme de neutralité afin de garder l’accès aux camps de réfugiés, privés du même coup de leur pouvoir de dénonciation, le principal architecte de ces massacres sévit toujours et la Chine, grande puissance active au Soudan ménage ses propres intérêts économiques en gardant une attitude ambivalente. Et lorsqu’enfin nous serons prêts à intervenir, nous pourrons, comme au Rwanda compter les morts.
Il devient donc clair que le travail doit être fait, non seulement en pleine crise mais en amont du génocide. Nous devons passer , précise le général Roméo Dallaire, d’une culture de «gestion de crise», comme actuellement au Darfour à une «culture de prévention». Nul doute que les éléments du puzzle sont tous là. Gardant à l’esprit que «l’indifférence est l’essence de l’inhumanité» (George-Bernard Shaw) il reste maintenant à mettre ensemble les morceaux. Des centaines de milliers de vies en dépendent.

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